Discours prononcé par Mme Frédérique Berrod, présidente de l'Université de Strasbourg le 20 juin 2025, lors de la Cérémonie des docteurs 2024 de l'Université de Strasbourg.
Seul le prononcé fait foi.
« Permettez-moi de commencer ces quelques mots en vous disant toute la joie que j’ai à me retrouver au milieu de vous en ce 20 juin. Ce sont vous, les nouveaux docteurs de l’Université de Strasbourg que nous honorons aujourd’hui dans ce Palais universitaire qui est votre Palais. Vous êtes entrés par ce doctorat, après ces années de recherche, de doute, de découverte et parfois d’épreuve dans une grande et belle communauté, celle des académiques.
En tant que présidente de l’Université de Strasbourg, je suis fière de vos succès et de votre excellence. Je suis impressionnée aussi de votre diversité de disciplines, de méthodes, d’écritures, qui font la richesse de l’Université de Strasbourg, université intensive en recherche et université qui rassemble toutes les disciplines académiques. Je porte avec mon équipe politique et les élus de l’Unistra un idéal, celui de considérer que toutes ces « tribus » universitaires sont nécessaires à la connaissance du monde, qu’elles portent en elles les clés de la compréhension de ce qui fait notre humanité, et que par leur fertilisation croisée, qu’elles soient pluri, inter ou transdisciplinaires, elles inventent le monde de demain.
Cette belle journée d’été est l’occasion d’une fête pour vous honorer mais aussi pour faire rayonner la science, depuis ce Palais, en direction de toute notre société jusqu’à nos responsables politiques. Je la vois d’ici l’avenue bordée d’arbres de cette Neustadt conçue par les autorités allemandes à Strasbourg, qui relie les deux palais qui se font face : le Palais de l’Université et le Palais du Kaiser, dans lequel siège aujourd’hui la plus vieille organisation de coopération internationale, la Commission de navigation sur le Rhin. À cette symbolique s’ajoute un drapeau bleu frappé de 12 étoiles qui vient rassembler ces identités multiples dans un seul et même rêve, celui de l’Europe. C’est en effet dans cette aula, conjurant les horreurs des autorités nazies, que se sont rassemblés pour la première fois les parlementaires fondateurs du Conseil de l’Europe, organisation qui défend depuis Strasbourg la démocratie, si souvent méprisée, l’État de droit, si facilement bafoué et les droits humains qui font l’objet d’attaques quotidiennes parce qu’ils défient les abus de pouvoir, qu’ils domptent les tendances autoritaires et protègent l’humain contre les raisons d’État.
Vous voyez au-dessus de cette aula, en lettres d’or, le nom de celui qui veille sur vos destins, Marc Bloch, père des Annales d’histoire économique et sociale avec Lucien Febvre.
De 1919 à 1936, il fut professeur d’histoire du Moyen-Âge à l’Université de Strasbourg. Il retrouva cette même université dans son exil à Clermont-Ferrand en 1941. Marc Bloch a renouvelé en profondeur le champ de la recherche historique en l’étendant à la sociologie, la géographie, la psychologie et l’économie. Médiéviste, il fut aussi éditorialiste, pédagogue et même réformateur de l’éducation nationale ou de l’enseignement supérieur.
Il a vécu toutes les vicissitudes des deux grandes guerres. Capitaine et croix de guerre en 1914-1918, il fut de nouveau mobilisé en 1939. Il analysa cette période si particulière dans l’Étrange défaite et ses mots retentissent toujours aujourd’hui : il décrit la « volonté française émoussée par le conservatisme, endormie par le conformisme, amollie par la bureaucratie, si délaissée par une partie de ses élites » pour expliquer l’écroulement de la France. Il entra en résistance en 1943 après avoir été exclu de la fonction publique par le régime de Vichy. Torturé par Klaus Barbie et la Gestapo, il est fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, avec 29 de ses camarades, en criant « Vive la France ! ».
C’est ici même que le Président de la République française, lors de la commémoration des 80 ans de la libération de Strasbourg en novembre dernier, a annoncé sa panthéonisation. Marc Bloch entrera, enfin, au Panthéon le 16 juin 2026, jour anniversaire de son exécution. Je veux dédier cette cérémonie à la mémoire de son fils, Daniel Bloch. Il s’est battu dans la résistance, qui a pris part à la libération de l’Alsace et de la Moselle. Il entretenait avec son père un lien particulier et il n’a eu de cesse de plaider pour que soit reconnue la contribution de la personne et de l’œuvre de son père à la Nation française. Je me rappelle son émotion et son sourire éclatant quand nous avons applaudi cette nouvelle, émotion que le Président d’alors Michel Deneken, avait ressentie aussi dans la cérémonie intimiste de remise de la légion d’honneur qui a suivi cette annonce. La vie n’aura pas laissé à Daniel Bloch le temps de voir son père entrer au Panthéon. Il s’est éteint d’un coup, comme on souffle sur une bougie, le 13 mai dernier. En mémoire de ces deux hommes, qui marquent notre université de leurs combats, je vous propose de marquer notre joie et notre reconnaissance par des applaudissements.
Cette fête des docteurs que vous êtes est un moment clé et très attendu pour l’université. Elle marque l’importance pour nous du doctorat et du doctorat de l’Université de Strasbourg, par-delà vos disciplines de rattachement. Vous recevrez en ce jour une étole, qui symbolisera votre nouveau diplôme, le dernier des diplômes délivrés dans les universités. Je l’ai dit, il marque votre entrée dans le monde des académiques mais il est aussi un lien fort entre les universités du monde. Si l’on varie dans les organisations universitaires, si le rythme des études n’est pas le même ne serait-ce qu’en Europe, qui est pourtant un espace européen pour l’enseignement supérieur, le doctorat est une constante de nos pratiques universitaires et, en ce sens, le diplôme le plus international qui soit.
Le doctorat marque en ce sens une fin, la fin ultime de vos années de formation. C’est plus concrètement un seuil, un début. Le début d’une carrière, dans l’université comme en dehors, muni d’un diplôme que la France ne reconnaît pas toujours à sa juste valeur mais qui reste un diplôme d’excellence, qui témoigne de votre capacité à penser dans le temps long. Si je reviens en arrière, je me rappelle la fin de thèse et la soutenance comme un moment de grand soulagement. On a enfin fini ! On a réussi la balle de match. Avec beaucoup de recul, j’avoue regretter de ce moment de la thèse le plaisir de construire, pour moi un raisonnement, pour d’autres un protocole d’expériences, avec le temps de lire, de découvrir, de tester. J’ai depuis l’impression de tout faire comme on a le souffle court, dans un sentiment permanent d’inachevé. Savourez la finitude de ce moment, ce temps suspendu avant que votre thèse ne vous appartienne plus, publiée ou donnant lieu à des brevets qui permettront qu’elle vous abandonne pour le plus grand bonheur de nouvelles recherches. La thèse est en ce sens l’indicateur privilégié de la capacité de l’université à innover, à produire du savoir scientifique.
Le doctorat traduit ce que le statut de la nouvelle université de Berlin exigeait au 19ème siècle pour l’obtention de ce grade : une preuve de personnalité (Eigenthumlichkeit) et de créativité ou de la capacité à inventer (Erfindungsvermögen). Il s’agit bien dans ces termes d’une œuvre personnelle, dont l’objet est l’innovation scientifique plutôt que la simple répétition des savoirs.
Il est vrai que ce diplôme fait aussi l’objet de quelques critiques. Je ne résiste pas à l’envie de citer ce que le Professeur Tolkien dit dans son discours de départ à la retraite à Oxford : « il décrit les research degrees, et le doctorat en particulier, comme des « machines à saucisse », qui voient « la dégénérescence de la véritable curiosité et de l’enthousiasme en une “économie planifiée”, dans le cadre de laquelle telle dose de temps de recherche est fourrée dans des peaux de taille plus ou moins standardisées, et transformée en saucisses d’une taille et d’une forme approuvées par notre propre petit livre de cuisine ». Vous vous poserez cette question du sens profond du doctorat dans la partie cocktail de cette cérémonie.
Au 19e et 20e siècle, le doctorat acquiert une nouvelle dimension : il n’est plus seulement un passeport pour exercer la profession d’universitaire et il devient « un brevet d’autonomie intellectuelle, valant citoyenneté dans la communauté savante ». C’est précisément dans ce dernier sens qu’il est progressivement conquis par les femmes, par des pionnières qui y voient un moyen d’assurer leur légitimité dans un champ intellectuel et scientifique qui les exclut.
On pense
- en Allemagne à Dorothea von Rodde-Schlözer, qui obtient un doctorat de philosophie à Göttingen en 1787
- aux Etats-Unis à Helen Magill White, la première à soutenir une thèse de PhD, en grec ancien, en 1877 à Boston
- en France, à Louise-Amélie Leblois, la première docteure ès sciences en 1888, avec une thèse de sciences naturelles, suivie par Dorothea Klumpke en 1893 pour les sciences mathématiques et Marie Sklodowska-Curie en 1903 pour les sciences physiques, Léontine Zanta et Jeanne Duportal pour le doctorat ès lettres en 1914.
Vous êtes aujourd’hui 462 docteurs dans cette promotion 2024, dont 187 femmes (40,47%). Il reste, comment dirais-je, encore un effort pour parler effectivement de parité.
La cérémonie d’aujourd’hui est surtout, si vous me le permettez, un autre moment de votre vie future. Elle fait de chacune et chacun d’entre vous des ambassadrices et des ambassadeurs dans notre société. Ambassadrices et ambassadeurs à double titre. On peut rappeler que le doctorat n’est pas que le titre qui autorise la reproduction du corps des académiques en tant qu’ils portent un savoir. C’est aussi un outil d’action politique, qui agit sur le mode de production des faits scientifiques. Et c’est dans cette dernière dimension que votre rôle dans la société devient capital. Un ou une docteur.e est porteur de la manière dont on produit des faits non pas alternatifs mais scientifiques. Même si l’UE ne parvient pas à harmoniser le contenu et les modalités d’un doctorat, elle en fait un élément majeur de l’espace européen de la recherche pour aboutir peut-être un jour à des Ecoles doctorales européennes.
Ce que révèlent ces débats est que le doctorat est un maillon central de l’innovation et de la capacité de l’Europe à produire un savoir critique pour répondre aux enjeux de la société. Et c’est bien dans cette dimension que le savoir scientifique est attaqué dans le monde et singulièrement aux Etats-Unis où se noue une lutte entre science et croyance, qui aboutit à des mots interdits, des financements déprogrammés et des données effacées. Votre responsabilité de docteurs de l’Université de Strasbourg est alors immense : vous êtes les porteurs de ces faits éprouvés par la critique et par une démarche rationnelle, contrôlée par une communauté de pairs. Vous êtes les porteurs des vérités de notre monde social, physique, biologique ou culturel. Les politiques publiques peuvent s’appuyer sur ces nodules de vérité pour construire le progrès scientifique et social. Rien de plus ; rien de moins.
Vous portez aussi cette responsabilité en mémoire de Marc Bloch et de votre alma mater, l’Université de Strasbourg, médaillée de la résistance. En faisant rayonner notre université, communauté des docteurs et alumni de l’Unistra, vous portez chacune et chacun cet esprit de résistance de l’Université.
Je reviens de l’Université de Thessalonique, qui a célébré la semaine dernière ses 100 ans. Nous sommes rassemblées par notre alliance européenne, que nous avons appelée EPICUR. Nous sommes rassemblées aussi par un ADN de résistance, pour que nos amphithéâtres, nos laboratoires de recherche, nos bibliothèques soient des lieux de savoirs et des lieux de mise en cause des idées reçues, des systèmes établis pour trouver de nouvelles manières de penser et de comprendre, de bousculer de nouvelles frontières. À vous, chers docteurs de porter cet héritage, de le défendre et de le développer, dans vos vies professionnelles, de citoyens, de militantes et de militants. À vous de chérir la science dans toutes ses dimensions, dans toutes ses implications et au fond dans toutes ses hésitations, ses doutes et ses remises en cause.
À vous de porter la science dans la société, de la mettre au fronton de nos politiques et d’en faire le fondement de nos actions citoyennes.
Je vous remercie de votre attention.
Il me revient à présent l’honneur et la très grande joie de laisser la parole au Vice-président Rémi Barillon, pour vous présenter la marraine de cette cérémonie, la présidente Nathalie Drach-Themam.
Professeure en informatique, spécialiste si je puis dire des cerveaux des systèmes numériques. Cela explique qu’elle a été choisie comme marraine de cette cérémonie. Elle préside l’université Sorbonne Université depuis 2021 et Udice, alliance des grandes universités de recherche intensive en France, depuis mars dernier. »